jeudi 6 août 2015

Entretien avec Benoît Chérel, rédac' chef des Chroniques d'Altaride

Ceux qui ne connaissent pas encore les Chroniques d'Altaride devraient rattraper leur retard, avant qu'il ne soit trop tard. Ce zine gratuit est en effet menacé de disparition, sauf si suffisamment de personnes se portent volontaires pour donner un coup de patte.

http://www.altaride.com/spip/spip.php?rubrique246




Voici notre rencontre avec Benoît, son rédacteur en chef, pour qui Nantes n'est pas une ville totalement inconnue.




Benoît, tu es un ex-rôliste nantais, même si depuis quelques années tu es devenu parisien. Peux-tu te présenter en quelques mots ?

Benoît au colloque Bob 2006
Bonjour Yoda, je suis effectivement un rôliste ex-Nantais. J’ai commencé le jeu de rôle en 1993, avec la fondation de l’association la guilde d’Altaride et la création d’un jeu amateur, Mythe d’Altaride, un univers de fantasy médiéval-SF… Vaste défouloir de l’imaginaire, resté inachevé, mais proposé sur le site de la guilde d’Altaride. J’ai vécu à Nantes de 2001 à 2008. J’y ai participé au conseil d’administration de l’association Axis Ludis et j’ai cofondé la plate-forme de jeu de rôle en ligne Univers Fantastiques, disparue depuis, où j’avais notamment monté le Gnôsyum, un fanzine rôliste. C’est aussi à Nantes que j’ai entamé ma démarche de création pour le jeu de rôle Fils des siècles, dont les concepts ont d’abord été développés dans une campagne Vampire le requiem… où tu as été joueuse quelques années !

Les aléas de la vie m’ont fait visiter un peu la France et mes derniers déménagements m’ont amené à m’installer en région parisienne. J’y suis coordinateur d’un petit magazine de télévision. Ce qui a doucement fait grandir l’envie de créer une revue rôliste.

Tu as créé le fanzine Chroniques d’Altaride il y a plus de 3 ans, quelles étaient tes motivations au départ ?

Les Chroniques d’Altaride se présentent plus comme une revue qu’un fanzine. J’ai l’ai lancée en juin 2012 avec, dès l’origine, la volonté double de le diffuser gratuitement en version numérique et d’en faire, à terme, une version imprimée. Cette seconde version est proposée chaque mois depuis le numéro 26 (juin 2014), je fais de micro-tirages pour les lecteurs qui souhaitent feuilleter un « vrai » magazine papier.

Pourquoi fonder une revue rôliste ? Les raisons sont multiples. J’avais envie de mettre en pratique mes connaissances techniques au niveau de la mise en page, dans un domaine ludique, sans contrainte autre que celles que je m’imposerais. J’ai d’abord proposé à plusieurs organismes déjà existants s’ils étaient intéressés par le projet, notamment la Fédération française de jeu de rôle (FFJDR)  et l’association Opale rôliste, fondée par un ancien d’Univers Fantastiques, Nishru. La FFJDR avait déjà proposé la Lettre de la FFJDR et une discussion traînait sur les forums d’Opale au sujet d’une envie de créer un fanzine… Mes propositions n’ont pas vraiment reçu d’écho, j’ai donc décidé de me lancer seul, en m’appuyant sur mon association historique, la guilde d’Altaride. À la base, les Chroniques d’Altaride devaient être l’occasion de remettre au goût du jour mon vieux jeu de rôle amateur, Mythe d’Altaride, en proposant dans chaque numéro des aides de jeu, des scénarios… Une optique qui n’a pas survécu longtemps car elle a été dépassée par l’autre proposition des Chroniques d’Altaride : étendre la logique de la guilde d’Altaride à la revue en ouvrant la rédaction à toutes et à tous. Le collectif ouvert a démarré avec quelque chose comme cinq ou six contributions, avant de rapidement monter au fil des mois et se stabiliser autour d’une grosse vingtaine de personnes, certaines pour un seul numéro, d’autres revenant régulièrement.

Cette ouverture devait permettre à la revue d’offrir à ses lecteurs un panorama de toutes les sensibilités rôlistes, sans parti pris. S’ouvrir aux gens, c’était aussi l’occasion de mettre d’abord en avant les personnes, plutôt que les jeux. Les autres organes de presse et d’information du milieu rôliste se focalisent assez souvent plutôt sur les produits, alors que les Chroniques d’Altaride mettent en avant leurs auteurs, dans l’idée d’assurer une certaine complémentarité, tout en proposant quelque chose de vivant, d’humain.

Tes motivations, et ta vision des Chroniques ont-ils changés au cours de ces années ?

Étonnamment, non. Je me suis lancé seul parce que je me savais motivé. N’être dépendant de personne m’a assuré que le rythme de parution serait tenu et que le rendu final serait conforme à mes envies. Ma motivation aurait pu diminuer à refaire un peu la même chose, mois après mois… sauf que le contenu de la revue reste très varié et chaque nouveau numéro offre son lot de défis à relever, permet de nouvelles rencontres passionnantes, qu’elles soient réelles (en conventions ou en région parisienne, où j’ai le plaisir de croiser des tas de gens que j’admirais depuis des années en tant que rôliste) ou virtuelles, grâce à Internet et aux réseaux sociaux, qui se sont beaucoup développés ces dernières années.

Ne pas bouger au niveau de ma vision, c’est un véritable luxe que seul un support gratuit peut offrir. La revue ne coûtant rien à fabriquer à part du temps (beaucoup de temps !), elle est fondamentalement indépendante. En tant que rédacteur en chef, je prends soin à ne pas favoriser telle ou telle personne, tel ou tel éditeur… même si je ne fais que donner une orientation aux contributeurs, qui restent libres de proposer le texte de leur choix. Les principales limitations que je posent concernent essentiellement le domaine de la bienveillance : les Chroniques d’Altaride ne critiquent pas, elles donnent à voir, elles donnent la parole aux créatifs pour qu’ils aient une opportunité d’expliquer leurs choix, leurs démarches, leurs difficultés parfois. Exactement comme ce que je suis en train de faire ici !

Peux-tu nous donner une ou plusieurs anecdotes concernant la création d’un numéro ?

Houlà ! Euh, j’en ai des tas ! Comme cette fois où l’illustrateur de la couverture n’a jamais livré, et qu’il a fallu trouver un visuel en moins de 12h… C’est Clooms, qui travaille avec moi sur le jeu de rôle Fils des siècles, qui m’a dépanné, sur ce coup. Il y a eu aussi la rencontre inopinée avec Cédric-Alexandre Saudinos aux Caves alliées, un bar rôliste parisien. Il m’a parlé de son projet complètement fou : créer une web-série de SF française. De la vraie SF, bien geek, sérieuse. Je lui ai dit que la revue le soutenait. On a fait son portrait de rôliste, on a parlé de son projet. Il a lancé un financement participatif sur MyMajorCompany, qui a cassé la baraque. Du coup son projet est devenu… un vrai film de cinéma ! L’aventure suit son cours. Et puis comme il connaissait Michael Goldman, le patron de MyMajor, je l’ai interviewé (encore un rôliste ! Même chez les Goldman !) et il m’a parlé de sa nouvelle plate-forme de financement participatif, Tipeee, particulièrement bien adaptée aux contenus récurrents. Du coup, j’ai ouvert une page Tipeee pour les Chroniques d’Altaride… et grâce à ça, on peut maintenant imprimer la revue ! Comme quoi, chaque rencontre est le début d’une aventure (celle-là a commencé dans une taverne, en plus !).

Plein d’émotion aussi de pouvoir donner un exemplaire de ma revue à Didier Guisérix (à Octogônes) et à Pierre Rosenthal (au Salon du Livre), que j’ai interviewé tous les deux. Des gens qui m’ont fait rêvé avec Casus belli et toutes leurs créations quand j’étais adolescent...

Comment décides-tu des thèmes des numéros ? Tu n’es jamais à court d’idées ! Quel est ton secret ?

Mon secret ? C’est que je ne décide pas grand chose… La revue repose, pour son contenu, sur un collectif ouvert, qui peut librement discuter sur le forum des Altariens. Ce sont tout simplement les gens sur le forum qui proposent des thèmes. On en discute ensemble et on les organise dans l’ordre qui nous paraît le meilleur. Les thèmes sont simplement liés aux limitations suivantes : ils doivent être universels, c’est-à-dire qu’ils peuvent s’appliquer à n’importe quel type d’univers de jeu. Par exemple, le thème des zombies n’est pas possible, car les zombies n’existent pas dans un certain nombre d’univers de jeu. Idem pour les vaisseaux spatiaux, les dragons… Les thèmes retenus sont des pistes assez larges pour donner un axe aux contributions, mais sans les brider. Le thème n’est d’ailleurs pas indispensable et nous avons dans tous les numéros des articles hors thème.

Si vous allez voir sur le forum, vous pourrez trouver les thèmes de tous les numéros… jusqu’en 2017 ! De quoi prendre son temps pour préparer un article aux petits oignons...

Actuellement, tu as combien de contributeurs réguliers ? et occasionnels ? et combien de lecteurs ?

C’est une question compliquée, car ce sont des nombres qui changent énormément. Mais je vais quand même essayer d’y répondre.
Sophie Pérès et moi-même sommes les contributeurs les plus importants. Sophie s’occupe de la correction/relecture de l’intégralité de chaque numéro, c’est un boulot énorme et absolument indispensable pour donner un niveau d’écrit suffisant à une telle publication. Elle a également la charge de la rubrique « Fenêtre sur… » qui démarre chaque numéro. Elle écrit parfois aussi un article ou deux.

De mon côté, je m’occupe de tout ce qui est communication, information, contact, collecte de textes, recrutement d’illustrateurs, suivi des projets, interviews, préparation des fichiers, relation avec les contributeurs, relances, gestion du planning, maquette, mise en page, survol de relecture pour validation des textes, conseils aux auteurs, recherche d’illustrations, gestion des licences de reproduction, écriture de l’éditorial et de la rubrique « Chambre des rêves (consacrée à la guilde d’Altaride et à la gestion de la revue), préparation du sommaire et de l’ours, relation avec les donateurs (sur Tipeee), préparation des fichiers, mise en ligne du PDF sur diverses plate-formes (actuellement la revue est sur le site de la guilde d’Altaride, sur Calaméo, Issuu, Scribd et Google Play Livres), écriture de la présentation du numéro, diffusion des informations sur Facebook, préparation du fichier pour l’imprimeur, relation avec l’imprimeur, envoi du fichier, gestion financière, réception des numéros imprimés, relation avec les abonnés et les acheteurs au numéro, envoi des courriers (avec l’aide de Sophie)... J’oublie quelques autres trucs…

Bref, on a aussi Cowkiller, qui est l’illustrateur de la bande dessinée Méduz, chronique d’un jeu de rôle : il est présent dans tous les numéros jusqu’à présent ! C’est un soutien et une confiance qui font drôlement plaisir !

Julien Pouard, qui créé et qui gère le podcast Voix d’Altaride, est aussi d’une aide récurrente et surtout grandissante, puisqu’il participe depuis quelques mois à débroussailler sérieusement la mise en page sur plusieurs articles, tout en proposant régulièrement des articles d’une très grande qualité, notamment des entretiens avec des créateurs, qui sont littéralement passionnants !

Plus discrets sont Hélène et Romain Rias, qui font vivre leur Monde de la Tour dans chaque numéro depuis plus d’un an. Ou nos célèbres chroniqueur/antichroniqueur Christophe Dénouveaux et Fabrice Pouillot, qui ont tous les deux créé depuis leur propre maison d’édition (respectivement la Loutre rôliste et la Saltarelle). Jems a également été actif avec la publication de la formidable bande dessinée LFO Pure pendant plus de six mois, puis la prise en charge des illustrations de la rubrique « Hangar d’Altaride », sur des textes d’Arnaud Desfontaines, un Nantais ! Actuellement un autre Nantais, Agénor Le Ruyer, propose une bande dessinée en feuilleton :  me de dragon. Agénor est également illustrateur sur mon jeu de rôle, Fils des siècles.

Et il y en a des tas d’autres ! Chaque mois nous sommes environ une vingtaine de personnes à mettre la main à la pâte pour remplir les 100 pages réglementaires. Tu y as toi-même participé, d’ailleurs ! On peut notamment retrouver ton « Portrait de rôliste » dans le numéro 5…

Es-tu capable d’estimer combien de temps tu consacres à chaque numéro ?

Certains diraient qu’il ne vaut mieux pas !
Je pense que ça tourne autour de 150h. Ce qui est beaucoup, quand même. D’où l’idée de chercher à agrandir l’équipe pour se répartir cette charge de travail, tout en construisant quelque chose de plus grand, plus solide, plus pérenne…

Tu vas commencer une campagne d’héritiers, et on sait comme c’est bouffe-temps, ce qui compromet l’avenir des Chroniques. Mais tu es prêt à passer le bébé fanzine à un repreneur… Quelles doivent être les qualités d’un nouveau rédacteur en chef ?

Mon temps libre étant essentiellement dévoré par la réalisation de la revue, j’aimerais en effet pouvoir ménager la chèvre et le chou : que la revue continue, mais que je puisse avoir plus de temps pour mes deux projets : la publication de mon jeu de rôle Fils des siècles et surtout la naissance de mon enfant. La revue passe derrière ces deux priorités, même si elle arrive juste derrière.

Cependant je doute qu’un seul repreneur soit une bonne solution. On ne peut pas demander à quelqu’un de travailler de manière bénévole pendant des mois, voire des années, sur un projet qui n’est pas le sien. J’envisage plutôt de trouver de nombreuses personnes qui se disent comme moi qu’une participation à une telle revue pourrait être une belle aventure. En gros, plus nous serons nombreux, moins il y aura de poids sur chacun. C’est la raison pour laquelle je rencontre depuis quelques semaines plusieurs personnes pour voir comment les intégrer à cette nouvelle équipe. Un seul maquettiste qui travaille sur 100 pages par mois encaisse dur. Si quatre maquettistes se partagent le boulot, ils n’auront en gros que 25 pages à faire chacun. Et si un des quatre est malade ou a un empêchement, on passe de 25 à 33… ça reste gérable. Le même schéma peut se reporter sur tous les postes. On peut donc envisager de travailler avec plusieurs correcteurs/relecteurs, plusieurs responsables de rubriques, plusieurs chargés de communication, etc. Du coup, il n’y a pas besoin d’avoir des gens bourrés de tonnes de qualités, mais simplement de petites mains, des gens motivés et impliqués, qui feront des choses modestes, mais indispensables. Par exemple, la collecte d’illustrations ne nécessite pas de compétences particulières : il s’agit essentiellement de rechercher de belles images en lien avec les sujets abordés et de demander à leurs auteurs l’autorisation de publication (ce qui se gère généralement par un dialogue par emails, forums ou réseaux sociaux).

Avec une telle équipe, je pense pouvoir rester rédacteur en chef de la revue, puisque la masse de travail qui reposait sur mes épaules aura largement diminué. Sans compter avec une équipe, on aura plus de bonnes idées, plus de contacts, plus de compétences… et la revue devrait y gagner en qualité une fois que tout le monde sera bien réglé. Car tour cela va demander une bonne dose d’organisation. Avec Julien Pouard, nous travaillons dur sur cet aspect, pour clarifier les process, mettre en place des procédures… Ça peut sembler barbant, mais c’est simplement indispensable pour réaliser un travail sérieux et de qualité à plusieurs. Autant en solo je pouvais improviser sur pas mal de chose, autant en équipe, il faudra clarifier chaque détail pour que ça fonctionne.

Comment te contacter si on est intéressé pour poursuivre l’aventure des Chroniques ?

© Crobard Factory/la Loutre Rôliste
C’est assez simple, vous pouvez passer par la page Facebook de la revue ou celle de la guilde d’Altaride. Il y a un formulaire de contact sur le site de la guilde ou encore le forum des Altariens, dont j’ai déjà parlé. Et puis si vous êtes en région parisienne, je peux vous rencontrer en chair et en os pour en parler de vive voix… pour les autres, il y aura le téléphone, Skype… Bref, de nos jours, pour les outils de contact, on ne manque pas de solutions !

Je terminerais en vous invitant à aller découvrir en ligne les numéros déjà parus (39 actuellement, le 40e arrive en septembre, sur le thème de l'enfance). Et notez que la revue est soutenue par un financement participatif continu sur la plate-forme Tipeee, bien connue des Youtubeurs : vous pouvez y donner chaque mois la somme de votre choix. Les Chroniques d’Altaride sont aussi disponibles en version imprimée au tarif de 9€ le numéro (+ frais de port).

Soyez fiers d’être rôlistes...
À vos dés !


Propos recueillis par Yoda

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