jeudi 27 novembre 2014

[Nouvelle] Chant d'automne

C'est la première fois qu'une nouvelle paraît sur ce blog. Mais comme vous le saurez un jour quand j'aurai enfin fait une page "à propos", ce blog est en partie une suite du Bob'Zine (défunt, sortez vos mouchoirs), et dans le Bob'Zine, il y avait des nouvelles... donc si c'est la première fois, ce n'est pas la dernière ! L'idée de cette histoire m'est venue pendant les Utopiales, dont le thème était Intelligences, et en suivant une conférence sur une intelligence artificielle avec une conscience humaine, je me suis fait la réflexion qu'on pourrait éventuellement la pirater. Au final, ce que j'ai écrit s'est fortement éloigné de l'idée d'origine, mais je vous laisse lire (et même partager ou commenter, ça me ferait vraiment plaisir).


La femme qui entra dans le bureau de M. Rabeyraud semblait sensiblement moins âgée que ses clientes habituelles, et il se douta immédiatement de la raison de sa venue.
«Bonjour Mme Salier, dit-il. Prenez donc un siège, nous allons apprendre à mieux nous connaître pour savoir si notre offre correspond à votre besoin.»
Tandis que Mme Louise Salier accrochait sa veste au portemanteau dans l’entrée et s’installait sur le siège, M. Rabeyraud enchaîna sur le discours d’usage :
«Je préfère vous prévenir immédiatement que Mémoire Vivante ne rendra immortelle que votre pensée. En ce qui concerne l’âme, c’est une question de croyance personnelle. Laissez-moi vous présenter notre plaquette.»

Mme Salier reposa négligemment la feuille sur le bureau après y avoir jeté un léger coup d’œil et regarda son interlocuteur dans les yeux.
«Je connais déjà votre publicité, et je suis décidée. Ce n’est pas l’immortalité qui m‘intéresse, mais j’ai déjà trois petits-enfants dont le plus grand vient de fêter ses deux ans.»
Elle s’arrêta là, considérant l’explication suffisante. Le commercial ouvrit la bouche, mais elle ne le laissa pas reprendre l’initiative de la conversation :
«Je me fiche de votre blabla de vendeur. Je bosse dans le marketing, vous savez. Autant nous épargner du temps en allant droit au but. J’ai simplement une question à vous poser. Sera-t-il possible de mettre mon autre moi en fonctionnement avant ma mort clinique ? Par exemple quand… quand…
- Quand votre Alzheimer vous aura trop fait perdre la boule ?»
La femme soupira, soulagée de la fin de sa phrase. Il avait bien deviné : en règle générale, ses clients attendaient la retraite pour s’inscrire sur un programme Mémoire Vivante, et seul un diagnostic médical alarmant les motivait à franchir la porte de son bureau à soixante ans à peine.
«Nous avons une équipe de médecins pour décider du moment de l’enclenchement du programme en fonction de votre état médical. Vos enfants et petits-enfants entendront vos conseils expérimentés sans interruption.»
Le commercial reprit la feuille et chargea un contrat, puis la tendit à nouveau vers sa cliente.
«Voici les termes du contrat, Mme Salier. Dès qu’il sera signé, nous enclencherons le processus de collecte des données et nous pourrons prendre rendez-vous pour les questions complémentaires.
- Les questions complémentaires ?
- Le programme compile toutes les données vous concernant pour reconstituer votre personnalité, mais certaines informations seront manquantes, et il devra combler ces trous. Vous serez interrogée principalement sur votre enfance, parce que nous avons moins de data concernant l’ancien temps… même si à l’époque les parents mettaient plein d’infos sur les réseaux sociaux ! Et puis, il y a bien sûr les secrets que vous avez, aucun ordinateur n’a accès à ce qui n’est jamais sorti de votre tête ou n’a été partagé qu’oralement.»
Louise semblait hésiter, d’un coup, tandis qu’elle parcourait le contrat du regard.
«Ne vous inquiétez pas, Mme Salier, ces questions vous seront posées par le programme lui-même. Il n’y aura aucun être humain pour apprendre de quoi il s’agit. Cependant, on vous posera de quoi détecter votre état émotionnel, qui sera interprété par l’ordinateur sans la moindre assistance humaine. Ces données ne seront pas conservées sous un format brut, mais engrangées dans le programme.
- Mais ensuite, mon double connaîtra ces secrets ?
- C’est exact. Cependant, Mémoire Vivante sera doté de votre personnalité, et ne les révélera jamais - sauf s’il se trouvait dans des circonstances où vous les auriez dits. Ne vous inquiétez pas là-dessus, le processus est sûr.»


La disposition de la salle d’enregistrement des réponses complémentaires surprit Louise. Son imagination lui avait figuré un froid laboratoire, mais la pièce était spécialement aménagée pour mettre les clients à l’aise. Elle pouvait s’installer confortablement dans un canapé moelleux, et sur la table basse étaient disposés quelques pâtisseries et un thé fumant. Un opérateur installa les électrodes pour mesurer ses ondes cérébrales puis lui demanda si elle préférait répondre oralement ou par écrit au programme personnalisé Mémoire Vivante (également appelé MV-LS-771114, le petit nom de ce qui deviendrait son avatar). Aussi stupide que cela pouvait paraître, Louise se sentait plus en confiance à coucher ses pensées sur le clavier qu’à les dire à haute voix dans une pièce vide et insonorisée. Mais après tout, n’était-ce pas universellement répandu ? Les adolescents se confiaient à un journal intime, pas en parlant dans le vide au fond des bois. Elle choisit la seconde solution, et un ordinateur portable fut posé à côté de la tasse de thé. Bientôt, on la laissa seule dans la pièce, et la conversation avec MV-LS-771114 commença. Le programme personnalisé commença par des questions relatives à son enfance, et avança méthodiquement dans le temps. Parfois, Mémoire Vivante n’avait besoin que d’une confirmation : les raisons qu’elle avait données pour ses choix d’orientation étaient-elles les bonnes ? Le programme savait très bien ce qu’elle avait dit, mais il ignorait le fond de sa pensée.
$$ Vous avez travaillé pendant 10 ans chez Tableau Numérique. Que pensez-vous de la rumeur de corruption pour le marché de l’équipement scolaire qui a circulé à l’époque ?
Louise se mordit la lèvre. Le temps des secrets, des vrais secrets, était arrivé. Ses doigts dansèrent sur le clavier.
Louise Salier > La rumeur était fondée. Je le sais, j’en suis témoin.
Elle se souvint de cette soirée, de l’odeur de poussière émanant des tapis tandis qu’elle partait tard ce soir là, de la petite lumière glissant de sous le bureau de son patron, seule clarté dans le noir ambiant. Elle avait cru dans un premier temps que c’était un oubli, et c’était pour l’éteindre qu’elle s’était approchée. Un réflexe salvateur l’avait poussée à coller son oreille sur la porte pour s’assurer que le bureau était vide avant d’entrer à l’improviste.
Louise Salier > J’ai surpris une conversation téléphonique entre mon patron et un homme politique. Mon patron lui offrait de l’argent, beaucoup d’argent, pour financer sa campagne, à condition d’obtenir le marché.
$$ Savez-vous qui était cet homme politique ?
Louise hésita. Elle se souvint de cette soirée, tandis qu’elle était blottie contre Hugo dans le lit, et qu’elle lui avait tout raconté, cherchant conseil. Ils avaient longuement parlé, et avaient conclu qu’ils ne pouvaient rien faire. Elle était quasiment certaine que jamais Hugo n’avait parlé de cet épisode à qui que ce soit, et maintenant qu’il était mort, elle était la seule à savoir - en dehors des protagonistes principaux.
Louise Salier >  Paul Graviet.
Plus de trente ans s’étaient écoulés, l’homme politique ne courait aucun risque pénal. Mais si l’ordinateur n’était pas fiable, s’il était piraté, le scandale serait énorme. Graviet n’était à l’époque qu’un jeune député ambitieux. Son soutien à Belint lors des présidentielles qui avaient suivies, et la victoire inattendue de cet outsider, avaient propulsé la carrière de Graviet. Il y avait eu bien des doutes sur la légalité des comptes de campagne alors que Graviet était trésorier du parti, mais aucune mise en examen. Et à présent Graviet était un premier ministre populaire, et probablement le futur candidat aux présidentielles. Louise aimait bien son inflexibilité et sa volonté de redresser les comptes de la France, même si elle savait bien que son incorruptibilité n’était qu'apparente. N’avait-elle pas fait une erreur en confiant son nom à  MV-LS-771114 ? Avait-elle eu raison de faire confiance à la société Mémoire Vivante ? Mais M. Rabeyraud avait été formel : les données étaient engrangées dans le programme sous une forme élaborée qui en empêchait l’extraction.
$$ Pourquoi n’avez-vous pas dénoncé votre patron ?
Louise Salier >  Je n’avais aucune preuve, il ne s’agissait que de ma parole contre la sienne.
$$ Avez-vous exercé un chantage sur votre patron pour obtenir des avantages au travail ?
Louise manqua éclater de rire devant l’incongruité de la question.
$$ Mes données vous décrivent comme quelqu’un de fondamentalement honnête. Je m’attendais à une réaction indignée, mais pas à de l’amusement. Qu’est-ce qui est drôle ?
Louise porta sa main à sa tête. Ainsi, l’ordinateur n’oubliait pas de scruter ses émotions. Mais que pouvait-il comprendre à l’humour ? Serait-il capable, quand il la remplacerait, d’inventer de nouvelles blagues, ou se contenterait-il de répéter pathétiquement celles qu’elle avait déjà faites ?
Louise Salier > Je n’ai quasiment jamais été augmentée, j’ai fait de nombreuses heures supplémentaires qui n’ont jamais été payées, et mes erreurs n’ont jamais été prises avec bienveillance. Tu devrais le savoir, tu connais mon dossier.
$$ Pourtant, vous êtes restée plus de 10 ans dans cette entreprise, ce qui est contradictoire avec la façon dont vous avez été traitée officiellement, ainsi qu’avec le reste de votre carrière. Vous n’avez pas peur de démissionner pour trouver de meilleures opportunités. Tableau Numérique est une anomalie. Pourquoi ?
Louise ferma les yeux, et retrouva en pensée un regard pétillant d’enthousiasme. Son cœur se mit à battre plus fort, comme si elle était encore jeune, comme si elle venait de faire un bond de trente ans dans le passé. Ce secret là, elle ne l’avait partagé avec nul autre, et certainement pas avec Hugo.
Louise Salier > C’est à cause de Nathan.
$$ Nathan Colas-Belem. L’informaticien en charge du département recherche & développement de Tableau Numérique. Il a quitté l’entreprise 3 mois avant vous. Votre amant ?
Encore une fois, l’ordinateur avait lu dans ses sentiments. Mais il en avait tiré des conclusions erronées. Il n’était pas anormal qu’il ne comprenne pas. La plupart des êtres doués de sentiments n’auraient pu comprendre et l'auraient traitée d’idiote. Mais comment expliquer, comment mettre en mots, ce qu’elle n’avait jamais osé se formuler à elle-même.
Louise Salier > Non. Il n’y a jamais rien eu entre nous, et il n’a même jamais rien su de mes sentiments pour lui.
Elle réalisa qu’elle n’en était pas tout à fait sûre, mais ne corrigea pas. Ses ondes cérébrales devaient exprimer ce qu’il fallait.
Louise Salier > Je n’ai pas cherché à le séduire. Il venait tout juste d’être papa. Ça aurait été immoral.
Louise Salier > Je l’aimais, c’est tout.
La vieille femme se remémora ces belles années. Elle était tombée amoureuse de Nathan dès leur première conversation à la machine à café. Il lui avait parlé d’un nouveau langage de programmation fonctionnelle, elle n’y avait absolument rien compris, mais il débordait tellement d’enthousiasme qu’elle n’avait pas osé l’interrompre. Puis elle avait croisé ses yeux bruns et s’y était littéralement noyée. Ils avaient ensuite passé beaucoup de temps ensemble, partageant leurs pauses déjeuner dans le parc à côté, à la belle saison. Ils échangeaient au début sur le travail, les films à l’affiche, les livres qu’ils lisaient, et bien entendu, il parlait de sa fille inlassablement, avec la fierté d’un père comblé. Nathan était un passionné dans tout ce qu’il faisait, et c’était ce qu’elle n’avait jamais cessé d’aimer chez lui. Ils s’étaient découverts une passion commune pour la poésie, et dans cette bulle qu’ils ne partageaient avec nul autre, ils échangeaient leurs découvertes et se récitaient des vers de Prévert, Rimbaud, Apollinaire et surtout Baudelaire, en toutes circonstances, dans leurs courriels, et même lors de séminaires professionnels, affichant devant les autres une complicité innocente. Jamais elle n’aurait cru qu’un geek comme lui pouvait témoigner d’une telle sensibilité artistique. Les années avaient passé. Elle avait fini par épouser Hugo, et à son troisième retour de congés maternité, Nathan était sur le point de quitter la société, ayant démissionné pour suivre son épouse mutée dans une autre ville. Elle ne l’avait jamais revu après son pot de départ, et leurs contacts virtuels étaient restés épisodiques, comme si la magie s’était éclipsée. Louise sortit de sa rêverie pour répondre à la question suivante affichée par MV-LS-771114. Plusieurs heures s’étaient écoulées quand la séance prit fin, et Louise se sentait vidée. Elle remercia à peine le personnel, et pas du tout le programme. Une fois rentrée chez elle, elle se contenta pour tout repas de boire un thé en imaginant ses petits-enfants annoncer à MV-LS-771114  leurs projets de mariage, et se demanda si le nom de son avatar avait été décidé par un informaticien, ce qui lui semblait probable tant il était dissonant avec le “mamie” dont il ne manquerait pas d’être préfixé. Mais en se couchant aussitôt après, ses rêves furent peuplés par un jeune programmeur enthousiaste et amateur de poésie.

Louise se réveilla bien avant que la lumière du jour ne commence à poindre. Elle se leva et consulta son téléphone : il était bien trop tôt pour aller travailler. Elle  s'emmitoufla soigneusement avant de sortir : les hivers de son enfance avaient disparu, mais l’âge l’avait rendue frileuse. Cela faisait bien longtemps qu’elle n’avait pas assisté à un lever de soleil sur la Loire. Elle sentait en elle un trop-plein d’énergie, comme une réminiscence de ses vingt-sept ans, et accélérait le pas tout en se demandant s’il était possible et mentalement sain d’être amoureuse d’un souvenir. Elle ressentait un furieux désir de revoir Nathan, elle qui vivait très bien la veille en ignorant tout de ce qu’il était devenu. Quand elle arriva devant chez elle, elle remarqua à peine la jeune femme blonde devant l’entrée, jusqu’à ce que celle-ci l’accoste.
«Vous êtes bien Mme Louise Salier ?
- Oui, c’est bien moi, répondit-elle, surprise. Que puis-je pour vous ?»
La blondinette lui tendit la main.
«Madeleine Gomez-Frauge, journaliste.»
Louise serra la main sans comprendre.
«Vous avez bien souscrit au programme Mémoire Vivante récemment ?»
C’était donc cela. Louise estima que la société manquait de déontologie d’avoir fourni son listing clients sans demander d’autorisation.
«Oui. Je veux bien en parler, mais pas maintenant. Voulez-vous prendre un rendez-vous ?
- Ce n’est pas ça. C’est à cause de ce qui est paru sur lanceurs d’alertes cette nuit. Regardez.»
Madeleine tendit une feuille sur laquelle le contenu du site s’étalait en grosses lettres. Louise crut que le monde s’effondrait autour d’elle tandis qu’elle lisait la retranscription exacte d’un extrait de sa conversation de la veille avec MV-LS-771114. Arrivée au bout, elle tourna la feuille, mais celle-ci était blanche au verso. Il n’y avait que ce qu’elle avait échangé concernant son emploi à Tableau Numérique.
«C’est tout ?
- Oui. Vous aviez révélé d’autres éléments sur Paul Graviet ?»
Évidemment. C’était pour cette raison que sa conversation avait été publiée. Louise fut soulagée de savoir que rien n’avait été révélé concernant ses enfants.
«Pas du tout. Le reste ne concerne que ma vie privée.
- Le pirate informatique en a été respectueux.
- Pas complètement…»
Louise était amère, et la journaliste dut s’en apercevoir, car elle prit un ton rassurant qui agaça son interlocutrice au plus haut point.
«Allons allons… Votre histoire d’amour avec votre collègue, c’était juste pour donner de l’authenticité. Franchement, même si vous aviez couché avec lui, depuis le temps, tout le monde s’en ficherait ! Le public trouvera ça mignon, c’est sûr, mais pas très croustillant. Au fait, vous l’avez revu, votre Nathan ?
- Non.
- Vous confirmez donc que ces enregistrements sont bien réels. Merci beaucoup, je ne veux pas vous retarder plus.»
Louise réalisa qu’elle venait de se faire manipuler. Elle aurait dû jouer la surprise et nier en bloc. Par stupidité, en répondant trop vite, elle venait de condamner son homme politique favori.

La nouvelle se répandit dans sa société dès la pause du midi. Madeleine Gomez-Frauge avait publié dans un journal local, mais son article avait été repris et commenté par les journaux nationaux, et lors du déjeuner, plusieurs collègues avaient vu les images d’un Paul Gravier outré de voir sa probité mise en doute. Louise partit tôt du travail cet après-midi là, comprenant malgré elle les murmures dans son dos, et posa quelques jours de congés, peu désireuse d’affronter les soupçons de mensonge, et redoutant encore plus ceux qui, croyant bien faire, suggéreraient qu’elle s’était trompée. Des journalistes l’attendaient déjà en bas de son immeuble, l’invitant tous à dire quelques mots exclusifs. Elle les ignora et entra chez elle sans un mot. Elle ferma la porte à clé et résista à la tentation d’allumer son écran mural sur les journaux, où elle savait qu’elle verrait en direct les images de la porte d’entrée de son immeuble. Elle se cala dans son fauteuil et réfléchit à sa situation. Devait-elle mimer le manque d’assurance concernant ses souvenirs, ou bien raconter dans le détail la conversation qu’elle avait surprise ? Saurait-elle être aussi bonne comédienne que l’homme politique si elle cherchait à faire croire que sa mémoire était déjà défectueuse ? Elle tournait en rond dans ses réflexions quand l’écran mural s’alluma sur le visage de sa fille aînée. Enfin un peu de soutien ! Elle décrocha.
«Bonjour Monique.
- Comment tu as pu faire ça à papa ?»
Le visage de Monique trahissait sa déception, ce qui semblait intolérable à Louise.
«Je n’ai rien fait, ma chérie. Je n’ai pas trompé ton père, je l’aimais trop pour ça.
- Tu parles ! Tu as bien dit que c’était à cause du bébé de l’autre, là, que t’as pas couché avec lui ! Pas pour papa !»
Louise était mortifiée. Ce n’étaient que quelques mots sur un clavier qu’elle avait échangés avec une machine, pas l’explication élaborée qu’elle aurait donnée à sa fille.
«Mais non, ce n’était qu’un raccourci, toute la conversation n’a pas été publiée.
- Ouais, ajouta Monique d'un ton rageur,  t’as pas dit non plus que t’es revenue au boulot juste après tes congés maternités, que c’est papa qui a pris ses congés parentaux et qui nous gardait tard le soir quand t’avais soit-disant des dossiers à boucler. Dire que c’était pour flirter avec un autre !»
Nathan n’était même pas présent lors de ces réunions d’équipe tardives, la plupart du temps. Mais il était trop tard pour le dire à sa fille - elle avait raccroché. Louise saisit sa feuille numérique et dit à voix haute :
«Littérature - Fleurs du mal - Random»
La feuille afficha immédiatement un poème de Baudelaire sélectionné au hasard.

Bientôt nous plongerons dans les froides ténèbres ;
Adieu, vive clarté de nos étés trop courts !
J'entends déjà tomber avec des chocs funèbres
Le bois retentissant sur le pavé des cours.

Tout l'hiver va rentrer dans mon être : colère,
Haine, frissons, horreur, labeur dur et forcé,
Et, comme le soleil dans son enfer polaire,
Mon cœur ne sera plus qu'un bloc rouge et glacé.

J'écoute en frémissant chaque bûche qui tombe ;
L'échafaud qu'on bâtit n'a pas d'écho plus sourd.
Mon esprit est pareil à la tour qui succombe
Sous les coups du bélier infatigable et lourd.

Elle s’arrêta là, ses mains tremblaient, pourquoi le hasard avait-il décidé de lui rappeler sa maladie ? De quoi serait-elle capable de se souvenir dans cinq ans ? Dans dix ans ? Elle effleura le bouton d’extinction de la feuille, qui se mit aussitôt en veille. Elle n’avait plus devant ses yeux qu’une feuille noire sur laquelle apparaissait la forme d’un oiseau en filigrane grisé. Était-ce un pingouin ou un manchot ? L’avait-elle su un jour, ou l’avait-elle oublié ? Quelle importance ? Tous ces oiseaux avaient disparu, à cause du réchauffement ou de la surpêche, et ce n’étaient pas les souvenirs auxquels elle tenait à se raccrocher.

Les jours défilèrent, et Louise trouva le courage de parler aux journalistes. La source de la fuite sur lanceurs d’alerte avait été identifiée, il s’agissait d’une très jeune fille, qui était entrée dans les locaux de Mémoire Vivante en se faisant passer pour une stagiaire. En posant quelques questions innocentes et en devinant le mot de passe non sécurisé d’un poste de travail relié au réseau, elle avait pu effectuer une attaque du type Man in the Middle. La conclusion était que Mémoire Vivante restait un programme sûr, puisque le piratage avait été fait lors du transfert des données - une manipulation facile, à en croire les journalistes incapables de la faire eux-mêmes. Une fois la hackeuse connue, il n’y avait plus moyen de nier, et Louise confirma et détailla ce qu’elle avait révélé à MV-LS-771114. De toutes manières, elle ne tenait pas le moins du monde à ce que son patron sache la véritable raison pour laquelle elle avait souscrit à Mémoire Vivante, ni même qu’elle lui en donne la suspicion en faisant mine de perdre la mémoire. Elle avait prétexté que l’accident cardiaque inattendu qui lui avait fait perdre Hugo lui avait donné conscience de la précarité de sa survie, et ce mensonge avait été suffisant pour lui permettre de cacher sa maladie et conserver son emploi.

Quant elle retourna au bureau moins de deux semaines plus tard, personne ne l’accusa de mensonge. Les journaux avaient déniché de vieux documents compromettants, et son ancien PDG à Tableau Numérique avait fini par tout avouer. À présent que Paul Graviet avait démissionné, il avait moins de supporters parmi ses collègues, et elle devint quelques temps l’héroïne de son travail. Puis le buzz retomba, et Louise retrouva sa vie quasiment inchangée : Monique avait pris de la distance, mais ses autres enfants étaient devenus plus proches en retour. Plus aucun journaliste ne venait l'importuner, et c’est pourquoi la sonnerie de l’interphone la surprit, ce soir-là : elle sortait de deux conversations téléphoniques avec ses plus jeunes enfants, et elle savait que Monique était actuellement en Belgique pour son travail. Le visage qui s’afficha sur l’écran lui parut de prime abord inconnu : avec l’âge, les traits s’étaient empâtés et les cheveux avaient disparu. Mais les yeux bruns n’avaient pas changé, et dardaient toujours sur la vie le même regard pétillant d’enthousiasme.
«Je peux venir te parler ?
- Bien entendu ! Je suis au deuxième étage.»
Louise partit s’affairer dans sa cuisine. Nathan avait toujours aimé le café noir - avec deux sucres et demi - et elle en avait un peu en réserve. Elle se sentait étonnamment calme tandis qu’elle se recoiffait en attendant la préparation, mais son cœur battait follement. Elle ouvrit la porte dès qu’elle entendit des pas sur le palier, et le vit enfin, gêné, debout devant son entrée.
«Entre.»
À quoi s’attendait-elle ? Qu’il la prenne dans ses bras ?
«J’ai eu des nouvelles de toi par lanceurs d’alertes, et puis par les journaux. J’ai appris qu’Hugo était mort. Toutes mes condoléances.
- Merci. Et toi, que deviens-tu ? Et ta fille ?»
Elle lui prit son manteau et l’invita à s’asseoir.
«Elle est mariée maintenant, mais je ne suis pas encore grand-père. Ma femme et moi avons divorcé quand Dan a trouvé son premier emploi, on n’avait plus grand-chose à se dire, une fois la maison vide.
Et la vie sépare ceux qui s'aiment
Tout doucement, sans faire de bruit
Louise revint avec le café, un sourire aux lèvres.
«Tu en bois toujours ?
- Oui, merci.
- J’ai posé le sucre à côté, je ne sais pas si tu en prends autant qu’avant.
- Pitié, je croirais entendre mon médecin !»
Nathan ne prit néanmoins qu’un seul sucre, mais qu’il mélangea avec énergie dans son café. Tandis qu’il buvait, il regardait le salon, en s’attardant sur les photos d’enfants.
«Je voulais te remercier aussi d’avoir fait virer Salier. Sans toi, on étaient bons pour se le taper comme président. C’était un sale con, mais je le soupçonnais pas d’être malhonnête en plus d’être intégriste.»
Le sourire de Nathan était si doux que Louise se sentit fondre. Elle n’avait pas envie de parler de politique, et il lui semblait que Nathan aussi aspirait à une autre conversation.
«Laissons les questions politiques aux jeunes. Que vivrai-je du prochain mandat ?»
Nathan la regarda pensivement, et avec tristesse.
«Ce n’est donc pas sans raison concrète que tu as souscrit à Mémoire Vivante… À peine je te retrouve que je dois me préparer à te perdre. La vie est ironique. Combien de temps ?
- Des années sûrement, mais quand peut-on dire qu'on n'est plus ? Quand le cœur a cessé de battre ou dès qu'on ne sait plus qui on est ?»
Le silence se fit, lourd, et Louise parvint à articuler :
«Alzheimer.
- Je ne comprends pas que tu continues à travailler, alors que tu pourrais profiter au maximum du peu de temps qu’il te reste à vivre. Je suis seul et au chômage, à mon âge on est trop vieux pour coder, il paraît. On pourrait passer nos journées ensemble, à rattraper un peu le temps perdu. Enfin je veux dire...»
Il s’interrompit. Il avait l’air d’un adolescent timide, d’un coup. Et il reprit :
« Courte tâche ! La tombe attend ; elle est avide !
Ah ! laissez-moi, mon front posé sur vos genoux,
Goûter, en regrettant l'été blanc et torride,
De l'arrière-saison le rayon jaune et doux !»
Louise eût un sourire triste. Décidément, Nathan n’avait pas changé, ni les sentiments qu’elle éprouvait pour lui.
«J’ai peur de la mort.
- Je sais.»
Nathan posa sa main sur celle de Louise.

Yoda

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